Parfum de craie

Je le revois dedans le jour de rentrée, embaumant
le parfum frais de lessive. Il était fier, souriant, à la fois heureux et un
peu inquiet tout de même de savoir si une fois encore, devant ces nouveaux
pitchouns qui allaient bientôt débouler et envahir la cour de récré, il arriverait
à relever le défi.
Le merveilleux défi d’apprendre à lire et à
écrire au plus grand nombre, de leur inculquer les premières bases du calcul,
de les ouvrir à la poésie, de leur transmettre les premiers rudiments de
sciences naturelles…
C’est avec lui que j’ai commencé… première année
de cette école primaire qu’il chérissait par-dessus tout, à laquelle il a
consacré sa vie et que je garde en mémoire comme si c’était hier. En classe, je
l’appelais Monsieur, comme tous les autres. A 16h30, il redevenait « papa ».
Il avait tout gardé de cette époque, je l’ai
découvert il y a peu : mes cahiers d’écriture, avec ses annotations, ses
encouragements. Belle bouffée d’émotions…
Années après années, je suis restée attachée à
cette classe, à travers lui, j’y revenais régulièrement. Quel honneur et quel
plaisir de réouvrir cette pièce après les congés d’été, de passer la journée en
sa compagnie pour rendre le décor accueillant, pour préparer le matériel des
premiers jours.
J’avais mes missions et on formait une belle
équipe. Il me glissait les planches de bons points à découper et à tatouer au
dos. Je fouillais alors le carton aux trésors, celui où il gardait tous ses
tampons de caoutchouc, l’encrier, les ciseaux et j’avais le droit de choisir le
motif : tantôt une cerise, un papillon, l’année d’après un oiseau.
Je l’accompagnais chercher les fournitures dans
le bureau de la directrice, nous ramenions les piles de cahiers, qu’il personnalisait
au nom de chaque nouvel élève, les paquets de crayons, que je disposais dans
les pots sur chaque pupitre. Nous ressortions les cartons de lecture qu’on
accrochait sur les murs, recouvrions et rafistolions quelques livres qui
avaient été un peu malmenés.
Puis venait le moment que je préférais par dessus
tout. Je déballais la nouvelle éponge, il remplissait le vieux seau en fer d’un
fonds d’eau fraîche et nous préparions ensemble le grand tableau noir.
Celui-ci avait gardé pendant ces 2 mois de vacances
des restes de craie, des dessins, des petits mots, des prénoms, laissés en
marque de respect, d’affection ou de souvenirs par ces petites têtes blondes,
brunes ou rousses le dernier jour de juin. L’éponge venait effacer tendrement
ces doux témoignages, à jamais gravés dans son cœur. L’air souvent encore chaud
de début septembre qui s’engouffrait par toutes les fenêtres ouvertes avait
vite fait d’assécher la surface mouillée, qui redevenait lisse, nette, d’un
noir profond. Il pouvait alors ouvrir le paquet de craies blanches tout neuf,
saisir la longue règle de bois, tracer les premiers rails d’écriture et apposer
la date du lendemain.
Tout était prêt.
Nos regards se croisaient, il me prenait la main,
nous refermions la classe et retrouvions le chemin de la maison familiale.
Je ne serais pas là le lendemain pour découvrir
avec lui le visage de ses nouveaux élèves, mais devinerais à son sourire le
soir même que tout s’était bien passé.
Commentaires
J'étais fille de professeurs, mais en lycée professionnelle...
Alors j'ai plus le souvenir, des moments, où finissant l'école à 4h30... je me glissais dans la classe de mon père attendant 5h30 qu'il ait finit... et je prenais comme les autres élèves, les feuilles d'exercices de maths à faire... et je répondais aux questions.
Mon père tout fier, montrait à ses élèves, qu'une fille en cm2 y arrivait aussi bien qu'eux.
Ca me laisse un curieux sentiment que depuis, je n'ai presque plus rien appris... je ne sais plus posé une division ou une soustraction... alors qu'à l'époque c'était un jeu facile !
J'ai honte...
Très bon choix ! Elle va te faire plein de dessins-bonheur... Cette petite a de qui tenir non ;-) ?
@Lou :
Rires ! Ne t'inquiète pas, on a tous oublié des tonnes de choses mais ça revient vite avec les devoirs de la génération suivante !
Je vois aussi que l'on a quelques points communs :-)...
@Kiki :
Chouette alors, un bon point, plus que 9 et je gagne une image !!!
Et pour l'hommage, c'est la période qui veut ça... toujours très nostalgique entre le 1er et le 8 mai...
A l'ancienne, qu'il disait !
Oui, mais les élèves étaient encore des élèves et les maîtres, ... des maîtres ! :-)
A chaque époque son école... celle-ci est en constante évolution, adaptation, les moyens changent mais l'objectif est toujours le même...
qui me rappelle l'encrier sur la table, le buvard et les doigts bleus malgré toute l'application que je pouvais y mettre! (ça n'a duré qu'un an, l'année suivante les stylos plume ont fait leur apparition dans mon école, pas très progressiste pour l'époque il faut dire)
Oh oui, les buvards roses, où nos petites mains laissaient toutes sortes d'empreintes, je les avais presque oubliés ceux-là !! Merci à toi de m'avoir ramené cette image là aussi...
@4Largo :
Nan, c'est pô moi, promis, craché, juré, si j'mens, j'vais... pas à la récré !!!
tu prétends qu'on te vole ton goûter... alors que c'est toi qui vole tous ceux des filles si elles refusent de te donner un bisou ;-)
Rires... Heureusement que tu es là pour rétablir la vérité !!
@Dehors-Dedans :
Depuis, la souris, la vidéo et les comptines anglaises ont fait leur entrée à côté des craies de couleurs en maternelle, tout doucement, sur la pointe des pieds, mais l'essentiel n'a pas changé, vous avez raison, et heureusement ;-) ! Merci de votre passage sur ces pages.
Les souvenirs de cette époque sont nombreux et remontent à la surface un peu plus nettement de temps en temps. Merci !