4 mai 2007

Parfum de craie


Vieille école publique, celle où les instits portaient des blouses au-dessus de leur « costard-cravate ». Celle de mon père était grise. D’un gris souris, comme sont devenus ses cheveux et ses yeux au fil des années.

Je le revois dedans le jour de rentrée, embaumant le parfum frais de lessive. Il était fier, souriant, à la fois heureux et un peu inquiet tout de même de savoir si une fois encore, devant ces nouveaux pitchouns qui allaient bientôt débouler et envahir la cour de récré, il arriverait à relever le défi.

Le merveilleux défi d’apprendre à lire et à écrire au plus grand nombre, de leur inculquer les premières bases du calcul, de les ouvrir à la poésie, de leur transmettre les premiers rudiments de sciences naturelles…

C’est avec lui que j’ai commencé… première année de cette école primaire qu’il chérissait par-dessus tout, à laquelle il a consacré sa vie et que je garde en mémoire comme si c’était hier. En classe, je l’appelais Monsieur, comme tous les autres. A 16h30, il redevenait « papa ».
Il avait tout gardé de cette époque, je l’ai découvert il y a peu : mes cahiers d’écriture, avec ses annotations, ses encouragements. Belle bouffée d’émotions…

Années après années, je suis restée attachée à cette classe, à travers lui, j’y revenais régulièrement. Quel honneur et quel plaisir de réouvrir cette pièce après les congés d’été, de passer la journée en sa compagnie pour rendre le décor accueillant, pour préparer le matériel des premiers jours.

J’avais mes missions et on formait une belle équipe. Il me glissait les planches de bons points à découper et à tatouer au dos. Je fouillais alors le carton aux trésors, celui où il gardait tous ses tampons de caoutchouc, l’encrier, les ciseaux et j’avais le droit de choisir le motif : tantôt une cerise, un papillon, l’année d’après un oiseau.

Je l’accompagnais chercher les fournitures dans le bureau de la directrice, nous ramenions les piles de cahiers, qu’il personnalisait au nom de chaque nouvel élève, les paquets de crayons, que je disposais dans les pots sur chaque pupitre. Nous ressortions les cartons de lecture qu’on accrochait sur les murs, recouvrions et rafistolions quelques livres qui avaient été un peu malmenés.
Puis venait le moment que je préférais par dessus tout. Je déballais la nouvelle éponge, il remplissait le vieux seau en fer d’un fonds d’eau fraîche et nous préparions ensemble le grand tableau noir.

Celui-ci avait gardé pendant ces 2 mois de vacances des restes de craie, des dessins, des petits mots, des prénoms, laissés en marque de respect, d’affection ou de souvenirs par ces petites têtes blondes, brunes ou rousses le dernier jour de juin. L’éponge venait effacer tendrement ces doux témoignages, à jamais gravés dans son cœur. L’air souvent encore chaud de début septembre qui s’engouffrait par toutes les fenêtres ouvertes avait vite fait d’assécher la surface mouillée, qui redevenait lisse, nette, d’un noir profond. Il pouvait alors ouvrir le paquet de craies blanches tout neuf, saisir la longue règle de bois, tracer les premiers rails d’écriture et apposer la date du lendemain.
Tout était prêt.

Nos regards se croisaient, il me prenait la main, nous refermions la classe et retrouvions le chemin de la maison familiale.

Je ne serais pas là le lendemain pour découvrir avec lui le visage de ses nouveaux élèves, mais devinerais à son sourire le soir même que tout s’était bien passé.

15 commentaires:

denis_m a dit…

Je me suis toujours demandé ce que cela faisait d'avoir un parent instituteur ou professeur... Et tu le retranscrit très bien, très sensible, très juste, mercredi j'étais avec ma fille chez le marchand de couleurs, et elle a pris des craies... de couleur.

Lou a dit…

Très joli texte, c'est toujours un plaisir de te lire.
J'étais fille de professeurs, mais en lycée professionnelle...
Alors j'ai plus le souvenir, des moments, où finissant l'école à 4h30... je me glissais dans la classe de mon père attendant 5h30 qu'il ait finit... et je prenais comme les autres élèves, les feuilles d'exercices de maths à faire... et je répondais aux questions.
Mon père tout fier, montrait à ses élèves, qu'une fille en cm2 y arrivait aussi bien qu'eux.
Ca me laisse un curieux sentiment que depuis, je n'ai presque plus rien appris... je ne sais plus posé une division ou une soustraction... alors qu'à l'époque c'était un jeu facile !
J'ai honte...

Kiki a dit…

Les petits écoliers Doisneau et moineaux qui piaillent dans la cour juste avant la rentrée, les pupitres en bois et la poussière de la craie, jolies bouffées de nostalgie et de tendresse, Bridget, que tu es venue gicler sur le tableau noir de mon ciel d'orage aujourd'hui! Rallumer nos mèches blondes et, boum, une petite explosion d'enfance dans le coeur, qui donne envie de sourire. Bel hommage à ton papa instit' aussi. .. Allez zou, je te donne un bon point! ;-)

Bridget a dit…

@Denis :
Très bon choix ! Elle va te faire plein de dessins-bonheur... Cette petite a de qui tenir non ;-) ?

@Lou :
Rires ! Ne t'inquiète pas, on a tous oublié des tonnes de choses mais ça revient vite avec les devoirs de la génération suivante !
Je vois aussi que l'on a quelques points communs :-)...

@Kiki :
Chouette alors, un bon point, plus que 9 et je gagne une image !!!
Et pour l'hommage, c'est la période qui veut ça... toujours très nostalgique entre le 1er et le 8 mai...

Laurent a dit…

Belle vision de l'école, un peu de l'autre côté du bureau !
A l'ancienne, qu'il disait !
Oui, mais les élèves étaient encore des élèves et les maîtres, ... des maîtres ! :-)

Bridget a dit…

@Laurent :
A chaque époque son école... celle-ci est en constante évolution, adaptation, les moyens changent mais l'objectif est toujours le même...

misska a dit…

Encore un joli texte bridget, on se répète mais...
qui me rappelle l'encrier sur la table, le buvard et les doigts bleus malgré toute l'application que je pouvais y mettre! (ça n'a duré qu'un an, l'année suivante les stylos plume ont fait leur apparition dans mon école, pas très progressiste pour l'époque il faut dire)

4largo a dit…

C'est toi qui m'a piqué mon gouter ?

Bridget a dit…

@Misska :
Oh oui, les buvards roses, où nos petites mains laissaient toutes sortes d'empreintes, je les avais presque oubliés ceux-là !! Merci à toi de m'avoir ramené cette image là aussi...

@4Largo :
Nan, c'est pô moi, promis, craché, juré, si j'mens, j'vais... pas à la récré !!!

Lou a dit…

Menteur Largo
tu prétends qu'on te vole ton goûter... alors que c'est toi qui vole tous ceux des filles si elles refusent de te donner un bisou ;-)

Dehorsdedans a dit…

... rien n'a changé. Les enfants sont toujours des enfants, les maîtres toujours des maîtres, les craies toujours bleues pour le sujet et rouges pour le verbe, le sujet doit encore s'accorder avec lui, l'épithète et l'attribut continuent à s'emmèler dans les têtes, seul, peut-être, le buvard a vraiment disparu...

Bridget a dit…

@Lou :
Rires... Heureusement que tu es là pour rétablir la vérité !!

@Dehors-Dedans :
Depuis, la souris, la vidéo et les comptines anglaises ont fait leur entrée à côté des craies de couleurs en maternelle, tout doucement, sur la pointe des pieds, mais l'essentiel n'a pas changé, vous avez raison, et heureusement ;-) ! Merci de votre passage sur ces pages.

4largo a dit…

Lou, pour l'instant tout va bien, j'ai rien volé :-)

boccacino-images a dit…

superbe texte qui parle autant de la relation au père que de l'école de cette époque!

Bridget a dit…

@Jean Boccacino :
Les souvenirs de cette époque sont nombreux et remontent à la surface un peu plus nettement de temps en temps. Merci !